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📖 L'héritage du désert - Châtier : chapitre 5

📖 L'héritage du désert - Châtier : chapitre 5

5. Profitez du spectacle.

— Ă€ votre bon plaisir. Souhaitez-vous aller chercher votre fer ou emprunter le nĂ´tre ? Je ne peux que vous conseiller cette dernière option. L’offre de l’Œil pourrait n’être valable qu’aujourd’hui.
Elle jouait avec sa canne qu’elle faisait tourner entre ses doigts. Je remarquai seulement la taille de cet objet. Il devait être aussi haut qu’elle, si ce n’était plus.
— Si j’utilise votre fer, cela vous permettra-t-il de bĂ©nĂ©ficier d’une quelconque influence sur ma domestique ?
— Non, seigneur, rĂ©pondit l’Oratrice avec indiffĂ©rence. Votre esclave reste votre esclave.
— J’ai votre parole ?
— Vous l’avez.
Elle se tourna vers le domestique qui portait les documents et lui ordonna d’aller chercher un brasero. Celui-ci disparut du salon dans la plus grande des discrétions.
Je peinais Ă  contenir la terreur qui montait en moi. Mon souffle se faisait de plus en plus court.
— Une place pour chacun, commença le veilleur.
— Chacun Ă  sa place, complĂ©ta l’Oratrice. En attendant, seigneur PhĂ©dor, il vous faut maintenant procĂ©der Ă  l’achat de son statut.
Phédor retira une bourse de sa toge et aligna, sur la table humaine, mille pièces d’or. Profitant du fait que leur attention était dirigée ailleurs, je serrai et desserrai les doigts pour évacuer la tension. Inutile ; mes mains tremblaient.
— Suivez-nous.
Un des esclaves ouvrit la porte et s’effaça pour laisser place au veilleur. Phédor s’engagea derrière lui. J’hésitai, m’attendant à ce que l’Oratrice le précède, mais elle semblait décidée à fermer la marche.
Je suivis le mouvement, à l’écoute des pas dans mon dos et de la frappe de cette canne sur les dalles. Le couloir que nous empruntâmes ne différait en rien des autres, seule changeait la posture des serviteurs sur leur piédestal. Certains se partageaient le même socle minuscule, posant à deux, parfois à trois. Que le couloir soit vide ou plein, les domestiques gardaient leur pose.
Est-ce qu’ils sont forcés de rester là toute la journée ? Toute la nuit ?
L’obscurité était toujours maître de l’endroit puisque les lieux étaient dénués de fenêtres. Les faibles bougies tenues par les domestiques perçaient à peine les ténèbres à leur pied. Je me concentrais sur mon souffle, sur chacun de mes pas. Ne pas penser à ce qui allait arriver. Sinon mon instinct de survie prendrait le dessus.
Le veilleur entra finalement dans une nouvelle pièce. Phédor se protégea les yeux en levant le bras. Je me contentai de clore mes paupières, puisque je n’avais pas l’autorisation de faire ce genre de geste.
Une fois accoutumée à l’éclairage, j’inspectai la salle qui était aussi vaste qu’une cour. D’immenses statues de pierres blanches soutenaient un plafond qui disparaissait dans les hauteurs. Et en son centre, un rayon de lumière aveuglant qui noyait d’obscurité le reste. Je me mordis les lèvres, tant il était douloureux d’observer quelque chose en étant forcée d’avoir la tête baissée. Il s’agissait de la vraie lumière, des rayons chaleureux du soleil. Ma peau se réchauffa instantanément.
— Ă€ genoux, ordonna l’Oratrice dans mon dos, avec son indiffĂ©rence habituelle. Au centre.
Je m’exĂ©cutai en faisant fi de la pierre qui Ă©raflait mes genoux, avant de retenir un sursaut de surprise  : les pierres Ă©taient rendues brĂ»lantes par le soleil ! Je m’accomplis en me mordant les lèvres. PhĂ©dor se tenait Ă  mes cĂ´tĂ©s. Il regardait par delĂ  les ombres. S’il y avait des observateurs, nous ne pouvions les voir en raison de la diffĂ©rence de lumière.
Je tressaillis en sentant une main sur ma nuque. L’Oratrice tâtait mon collier d’or et l’espace entre l’acier et mon cou. Le geste me coupa le souffle.
— Vous serrez toujours faiblement le collier de vos esclaves, signala-t-elle.
Phédor l’ignora. J’entendis l’écho de pas provenant de l’entrée. Des crépitements ponctués du bruit de ferraille. Phédor se retourna. Un raclement. Quelque chose qui remuait. Je brûlais de me tourner pour comprendre ce qu’il se passait derrière moi.
Le temps s’étira dans cette pièce sans âme. Tous contemplaient le spectacle se déroulant dans mon dos. Il n’y avait plus un son. Mes genoux n’étaient plus qu’un amas de sensations douloureuses.
L’Oratrice finit par dire  :
— Pas encore.
Un crépitement plus fort. Un souffle. Je tressaillis en comprenant qu’un brasero avait été ramené et que quelqu’un attisait ses flammes. Je serrai les plis de ma toge sur mes cuisses en essayant de me convaincre que ce serait vite terminé.
Phédor demeurait immobile et silencieux à mes côtés. La tentation de lever les yeux vers lui ou le veilleur était forte, toutefois, j’étais consciente d’être observée.
— Oui, cela me paraĂ®t bon.
PhĂ©dor se rapprocha et dĂ©clara  :
— Je vais m’en occuper.
— Profitez du spectacle, rĂ©pliqua l’Oratrice. Retourne-toi et regarde-moi.
L’ordre me lança comme une décharge dans le corps. Lentement, j’obéis, en veillant à rester agenouillée. L’Oratrice était à quelques pas de moi, éclairée par l’aveuglant rayon de soleil. Sa capuche légèrement abaissée révélait un visage d’une froide indifférence. Elle me fixait sans grand intérêt.
Soudain, son sourcil se haussa et un semblant de curiosité traversa son regard clair.
— Je n’avais jamais vu des yeux bleus sur une peau pareille, annonça-t-elle en perdant de cette nonchalance. C’est… intĂ©ressant.
Lentement, elle m’observa sous un Ĺ“il nouveau, dĂ©taillant chaque partie de mon corps. Puis elle m’ordonna de desserrer le poing crispĂ© sur ma cuisse. Un brasero d’un rouge vif brĂ»lait juste Ă  cĂ´tĂ© et au cĹ“ur de ses braises, la canne dont elle se servait pour marcher  : l’une de ses extrĂ©mitĂ©s Ă©tait chauffĂ©e Ă  blanc. L’Oratrice jeta Ă  mes pieds un morceau de cuir. Je compris sans qu’elle ait besoin d’en prĂ©ciser l’utilitĂ©.
— J’insiste, je dĂ©sire la marquer moi-mĂŞme.
— Vous aviez tout le temps de le faire durant ces quatorze annĂ©es et je n’apprĂ©cie pas de confier notre fer Ă  des Ă©trangers.
L’Oratrice saisit la poignée du fer. Elle portait déjà des gants. Le sceau fumait dans la lumière, son éclat rougeoyant dans les particules de poussière.
Je fourrai le morceau de cuir entre mes dents, avant de poser ma main gauche au sol, paume vers le ciel. L’Oratrice se tenait juste au-dessus de moi. Sa canne, ou ce tisonnier qui lui servait de canne, était si long qu’elle n’aurait pas à se baisser.
— Le feu n’est pas une fin, mais un commencement. Il parle pour toi lĂ  oĂą ton silence suffit.
D’un geste gracieux, elle fit pivoter le fer et ajouta  :
— Porte cette brĂ»lure comme le plus haut des privilèges.
Et elle appliqua le fer sur ma paume, en comprimant ma main contre les dalles.
Provoquant.
Une.
Terrible.
Douleur.