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📖 L'hĂ©ritage du dĂ©sert - ChĂątier : chapitre 3

📖 L'hĂ©ritage du dĂ©sert - ChĂątier : chapitre 3

3. Vous ĂȘtes son premier maĂźtre ?

Je ne respirais plus depuis un bon moment. PhĂ©dor ne m’avait pas marquĂ©e, lorsque je l’avais servi. Il avait devinĂ©, Ă  cette Ă©poque, ma terreur face Ă  cette possibilité  : ĂȘtre marquĂ©e Ă  vie, humiliĂ©e par ce symbole infĂąme qui dictait les droits de chaque ĂȘtre humain dans ce dĂ©sert. Pour me sanctionner aprĂšs plusieurs incartades de ma part, il avait fait semblant de le faire. J’avais endurĂ© ce moment, me mordant les lĂšvres jusqu’au sang, afin de ne pas trahir mon identitĂ©. J’étais pourtant pĂ©trifiĂ©e par cette hypothĂšse. Aujourd’hui encore, il m’arrivait de me rĂ©veiller en sursaut hantĂ©e par ce souvenir. Nous n’en avions pas parlĂ©, toutefois, PhĂ©dor devait savoir que depuis je gardais une crainte de lui, de cette part sombre qui le dĂ©finissait.
Et ils discutaient de cette éventualité.
Je commençai Ă  me mordre les lĂšvres, afin de taire ce cri d’horreur en moi. PhĂ©dor reprit la parole.
— Non.
Un claquement. L’homme venait de fermer son ouvrage et s’apprĂȘtait Ă  se lever.
— Dans ce cas, je vous invite Ă  nous demander un nouveau rendez-vous pour Ă©valuer cette procĂ©dure.
— Je n’ai jamais dit que je repoussais cet affranchissement, dĂ©clara PhĂ©dor.
— Pardon ?
Le veilleur s’était immobilisĂ©, les deux mains sur ses accoudoirs.
— Je suis ici pour que l’ƒil pratique l’ultime affranchissement sur ma domestique. Il n’y a rien qui empĂȘche cela. Je vous le rĂ©pĂšte  : aucune rĂšgle ne spĂ©cifie que ma domestique doit ĂȘtre marquĂ©e.
— C’est la

— Aucune de nos lois ne le spĂ©cifie et l’ƒil n’est pas en droit d’aller contre les rĂšgles du Pays du sable. VĂ©rifiez donc si la marque est nĂ©cessaire. En fonction de votre rĂ©ponse, nous en reparlerons.
Je glanai un regard vers l’homme. Il Ă©tudiait PhĂ©dor sans trahir ses pensĂ©es. Et puis, sans un mot, il se releva et quitta le salon glacial en laissant derriĂšre lui son esclave. PhĂ©dor appuya sa main sur l’accoudoir et pianota le velours de ses doigts.
Il est parti pour de bon ? Ou il est allĂ© vĂ©rifier ?
Je rongeais mon frein, brĂ»lant d’interroger PhĂ©dor sur ce qu’il ferait, si l’ƒil refusait cet affranchissement. PhĂ©dor tourna lĂ©gĂšrement la tĂȘte. Il observait mes mains. Nos regards se rencontrĂšrent.
Je tremblais de peur quand j’inclinai discrĂštement le menton pour lui signifier que j’étais prĂȘte Ă  le faire. Il souffla du nez et se retourna en croisant les bras.

La porte s’ouvrit sur l’homme qui revenait accompagnĂ© d’une femme. Cette derniĂšre, semblant jeune, marchait en s’aidant d’une canne en fer. PhĂ©dor s’arrĂȘta immĂ©diatement de pianoter.
Le veilleur s’assit dans son fauteuil, pendant que sa compagne s’installait sur l’accoudoir. Elle portait une toge violette qui frĂŽlait ses semelles. Sur le tissu, des yeux Ă©taient brodĂ©s au fil d’or. Une large ceinture ceignait ses hanches, comportant plusieurs sacoches de cuir. Un pantalon en lin et des sandales complĂ©taient son habit. Sur sa poitrine, une broche dorĂ©e Ă©tait accrochĂ©e Ă  son vĂȘtement. Elle reprĂ©sentait un Ɠil avec deux ailes dĂ©ployĂ©es, entourĂ©es de motifs gravĂ©s. Elle avait passĂ© une cape autour de ses Ă©paules et abaissĂ© un large capuchon sur son visage. Tout dans son apparence trahissait un rang plus haut que celui du veilleur. Je n’osais aller plus haut dans mon observation, au risque que cette personne se rende compte de mon intĂ©rĂȘt.
Je grelottais depuis bien longtemps dans cette toge inutile contre le froid humide des lieux. Je dĂ©glutis en desserrant les dents. Il ne fallait pas qu’ils m’entendent. En tant que bon domestique, je devais affronter sans moufter n’importe quelle situation.
Le veilleur posa sur la table un ouvrage ancien. Une enluminure ornait la premiĂšre page.
— Oratrice, c’est un honneur de vous rencontrer, commença PhĂ©dor.
Oratrice ?!
— Le plaisir est partagĂ©, rĂ©pondit cette derniĂšre d’un ton lointain.
Le veilleur tournait les pages de son livre. Son doigt glissait sur le papier.
— Article X  : Dispositions relatives Ă  l’affranchissement des esclaves, lut l’homme. Point numĂ©ro un. Tout esclave sur le territoire du Pays du sable sera Ă©ligible Ă  l’ultime affranchissement aprĂšs avoir complĂ©tĂ© une pĂ©riode de service d’une vingtaine d’annĂ©es. Depuis quand est-elle Ă  votre service ?
— Quatorze ans, vous ai-je dit, mais elle a servi bien plus de vingt ans dans sa vie.
— Et oĂč a-t-elle servi, seigneur ? demanda l’Oratrice d’un timbre indiffĂ©rent.
Sa canne en fer tapa contre le sol.
— Au domaine du lac bleu.
— Et avant cela ?
— Cette domestique est nĂ©e lĂ -bas. Je l’ai achetĂ©e une fois que ce domaine l’a vendue.
— Vous ĂȘtes son premier maĂźtre ?
— C’est exact.
— Pourquoi l’avoir achetĂ©e ?
— Tout simplement parce que son physique me plaisait.
L’Oratrice se tourna vers moi en croisant ses jambes. Son compagnon restait silencieux, se contentant d’écrire dans son livre.
— Oui, il y a quelque chose. C’est dommage, elle pourrait encore se vendre cher sur un marchĂ©. OĂč ailleurs. Pourquoi vouloir l’affranchir ?
— C’est une domestique qui n’a jamais bravĂ© une seule rĂšgle. Elle saura perpĂ©tuer nos lois.
— Lesquelles ?
— Gouverner d’une main de fer notre pays en faisant passer nos intĂ©rĂȘts en prioritĂ©.
— Les intĂ©rĂȘts de qui, seigneur ?
— Ceux des seigneurs du Pays du sable.
— Elle y parviendrait ? Sous vos bons conseils ?
PhĂ©dor marqua une pause avant de rĂ©pondre  :
— Je n’en doute pas un seul instant.
— J’ai grand-hĂąte de voir ça, murmura l’Oratrice en souriant Ă  son compagnon.
Celui-ci referma son ouvrage.
— Autre chose, ajouta l’Oratrice d’une voix distante. Vous vous ĂȘtes absentĂ© du Pays du sable.
— J’avais Ă  faire ailleurs.
PhĂ©dor Ă©tait venu me chercher, alors que je m’apprĂȘtais Ă  prendre la mer. Nous avions mis plus d’un mois pour atteindre son pays. En comptant le temps qu’il avait fallu pour qu’il me retrouve dans cette auberge enneigĂ©e, il Ă©tait parti plus de deux mois de son palais.
— Votre domestique voyageait-elle avec vous ?
— Bien sĂ»r que non, rĂ©pliqua PhĂ©dor avec humeur. Il ne me viendrait pas Ă  l’idĂ©e de faire franchir les gorges de notre pays Ă  un domestique.
— C’est vrai, c’est interdit, se rappela soudainement l’Oratrice. Vous Ă©tiez bien accompagnĂ©, nous a-t-on dit.
— J’étais escortĂ© de mes gardes.
— Seulement de vos soldats ?
— Que cherchez-vous Ă  me faire dire ?