📖 L'héritage du désert - Châtier : chapitre 1

Une assassine contrainte de cacher son identité.
Un seigneur près à se sacrifier pour elle.
Pour changer ce monde, elle devra se soumettre à ses règles les plus cruelles.
Aurore, ancienne esclave et assassine a été affranchie. Elle revient au Pays du Sable pour obtenir sa reconnaissance officielle. Mais Phédor, son ancien maître, l’a libérée sans autorisation et l’autorité du pays guette le moindre prétexte pour les faire tomber.
Pour survivre, Aurore doit accepter l’impensable : apprendre à régner au sein d’un système qu’elle abhorre en tant que seigneuresse et prendre sous son aile une esclave dont elle n’a jamais voulu, mais dont elle est désormais responsable.
Une duologie de romantasy pour jeunes adultes, adultes, désirant une romance addictive, des intrigues de Cour dans mon monde de maîtres, d'esclaves, de palais et de mensonges.

1. Est-ce elle, l’esclave pour laquelle vous désirez obtenir un affranchissement ?
La qualité d’une statue se jugeait à la finesse de sa taille et au réalisme de sa posture. Ici, cela n’avait pas d’importance, puisqu’ils utilisaient des modèles vivants, cambrés sur un socle, forcés de maintenir une position humiliante pour le caprice de quelques puissants. Les esclaves se tenaient parfois sur un seul pied, les bras étirés dans une attitude de danseur, une bougie se consumant dans leur main. Leur visage, aussi blanc que le marbre, avait été peint pour imiter la pierre, jusqu’aux strates grises qui couraient sur leur peau pâle.
Ils étaient si immobiles, qu’à première vue, sous cet éclairage diffus, il était difficile de se rendre compte de l’artifice. Mais leurs yeux ne trompaient pas. Une lueur, bien qu’atténuée, y brillait. Et il en était de même pour tous les esclaves postés dans ce couloir sans fin.
L’Œil aime cette lueur de vie dans les yeux de leur statue-domestique, m’avait appris Phédor lorsque nous étions dans les ruelles de la ville d’Entrétape. Ne les regarde pas. Tu te trahirais. Ils sont à leur service et espionneront tous nos gestes pour les rapporter à leur maître.
Je me concentrai sur mes sandales à lacets, me retenant de tirer sur le collier d’or qui enserrait mon cou. Je portais une tenue similaire, puisque je me faisais passer pour une esclave. Il s’agissait seulement d’un rôle. Phédor, censé être « mon maître », était devant moi, avançant avec nonchalance dans ce décor angoissant. Il suivait une esclave qui nous guidait dans ce gigantesque bâtiment baigné dans la pénombre. La lanterne qu’elle levait perçait à peine l’obscurité autour d’elle. Je me retins de me frotter les bras. Il faisait si froid à l’intérieur de ces murs, alors que nous étions en plein désert.
Elle ouvrit une porte et s’agenouilla sur le côté, nous faisant signe d’entrer. Sur ses lèvres, une croix avait été peinte en noir.
Ils ont tous eu la langue coupée, m’avait rapporté Phédor en m’habillant ce matin, dès qu’ils ont été achetés par l’Œil.
Le salon était à l’image de ce bâtiment  : froid et peu éclairé. Il y régnait une odeur étrange de parfums de menthe mêlés à celle de la cendre et du savon. Les murs étaient trop loin des lanternes pour être visibles. Seules les ténèbres entouraient le mobilier installé au centre. Plusieurs esclaves patientaient ici. Certains portants des vases, d’autres agenouillés, relevant au-dessus de leur tête un plateau en pierre. Près des fauteuils, d’autres étaient prosternés, le front appuyé sur le sol. Ils servaient de meubles, purement et simplement.
Phédor s’installa sur un petit fauteuil de velours et croisa les jambes. En voyant l’esclave couché près de lui, je compris pourquoi il était là .
Je me positionnai derrière le dossier, légèrement sur sa gauche. Mon cœur ne faisait qu’accélérer depuis que nous étions entrés. Si j’échouais, ma place se trouverait à ses pieds. Mais si je réussissais, ces esclaves ne seraient plus forcés à servir d’objet dans ce pays de torture.
Phédor me jeta un bref coup d’œil. Une inquiétude similaire se reflétait dans son regard sombre. Je l’avais suivi jusqu’au Pays du sable, sa terre natale pour vivre à ses côtés. Il y possédait un palais, transmis de génération en génération, qu’il ne pouvait abandonner, et il m’avait offert de le diriger avec lui. Mais ce pays, contrairement au mien, marchandait les êtres humains comme du bétail. J’avais été traitée ainsi, l’année précédente, lorsque je m’étais infiltrée au Pays du sable, pour y tuer un seigneur. Mission qui avait été un échec total. Ce que j’avais vu m’avait révoltée, et quand Phédor m’avait proposé de revenir ici — après que j’ai été forcée de fuir cet endroit — je lui avais dit que je ne pouvais tolérer ce qu’il s’y passait. Il m’avait suggéré de m’élever au rang de seigneuresse pour que je puisse avoir une voix sur la direction du pays.
Et nous voilà dans le bâtiment de l’Œil de la Justice, à espérer ce changement. Sauf qu’il était impossible de devenir un seigneur sans être né dans une telle famille. La seule éventualité était qu’un seigneur affranchisse son esclave et l’élève comme seigneuresse. Ce que nous attendions tous les deux aujourd’hui, dans ce salon.
Un affranchissement qui allait poser problème, car l’Œil de la Justice n’était pas réputé pour être permissif. Au contraire, ses membres chérissaient le pouvoir qu’ils détenaient et aimaient le faire savoir. Ils accordaient et reprenaient comme ils le souhaitaient, sans être forcés d’écouter un seigneur. Leur seule obligation était de respecter les lois établies. Et l’affranchissement se jugeait au bon vouloir de l’Œil, d’après les dires de Phédor, car peu de règles en régissaient les codes. De plus, l’Œil s’était peu à peu approprié la gestion des esclaves du pays.
Si je souhaitais obtenir cet affranchissement, il me fallait revêtir l’apparence de l’esclave parfaite  : docile, effacée, sans aucune personnalité. Une silhouette sans voix, un souffle parmi d’autres.
L’Œil est paresseux, avait ajouté Phédor, heureusement pour nous. Ils enverront de simples agents appelés « veilleurs » s’occuper de cet affranchissement et non pas leurs dirigeants dont il faut se méfier. Si tu venais à les voir dans l’espace public, évite-les.
— Comment je les reconnaîtrais ?
— Leurs visages sont connus de tous. Une fois au palais, je te montrerai leurs portraits. Ils sont au nombre de trois.
— Quels sont leurs noms ?
— L’Observateur, le Gardien et l’Oratrice.
J’avais été vendue à Phédor l’année précédente, avant qu’il ne s’attache à moi et choisisse de ne plus m’imposer le statut de domestique. J’avais vécu quelque temps, libre, dans son palais jusqu’au jour où mon identité d’assassine lui parvint aux oreilles. Pris de peur, il m’avait d’abord enfermée, puis m’avait fait quitter le désert. J’étais passée pour morte aux yeux de ce pays. La domestique qu’il avait achetée n’existait plus, et pourtant aujourd’hui, elle se présentait devant l’Œil.
Je vais te faire passer pour une domestique plus ancienne, m’avait informé Phédor plus tôt. L’Œil ne doit pas faire le lien entre toi et celle qui, sur le papier, est décédée dans les cellules de mon palais l’année dernière.
J’avais appris une histoire que j’avais répétée sans cesse, afin d’être parée à toutes questions. Si l’Œil découvrait la supercherie, je risquais de terminer comme ces statues tant que mon physique leur conviendrait, avant d’être jetée dans les mines du pays pour y crever de faim. Phédor écoperait d’une amende salée qui mettrait à mal son domaine. Les seigneurs étaient toujours épargnés, mais l’esclave payait pour deux.
Phédor m’avait pris à part une dernière fois avant de nous rendre au bâtiment de l’Œil et m’avait dit  :
— Aurore, l’Œil trouvera une raison pour contredire ton affranchissement. Et s’ils l’acceptent, ils nous surveilleront constamment. Ils se serviront du moindre prétexte pour te menacer, malgré que tu sois devenue seigneuresse. Tu n’auras pas droit à l’erreur, jamais. Es-tu sûre de toi ?
Je l’avais observé avant de répondre avec assurance  :
— J’ai choisi de rentrer avec toi. Je suis sûre.
— Cet entretien sera détestable.
— Je sais.
J’avais glissé ma main dans la sienne en lui offrant une ébauche de sourire. Il m’avait enlacée en retour, si fort, qu’il donnait l’impression de vouloir m’ancrer dans ce pays. Il ne l’avait jamais dit, je devinais toutefois qu’une peur couvait en lui : celle que je m’en aille, écœurée par tout ce que je voyais ici. Et cette pensée se ressentait dans chacun de ses gestes. Une pensée qui n’était pas si injustifiée que cela, car je craignais cet univers et je doutais d’avoir les épaules pour affronter ce monde si différent du mien. De simple assassine de chemin, j’allais devenir un des puissants de ce monde qui prenaient plaisir à fomenter des coups pour affaiblir leurs adversaires. Et j’allais devenir cet adversaire pour de nombreux seigneurs de ce pays.
Seulement si je passe ce test.
J’avais tant à perdre, si j’échouais, néanmoins j’acceptais de prendre ce risque. Pour ces esclaves. Pour lui. Pour nous. Je voulais vivre dans ce monde qui l’avait vu naître.
Je revins au temps présent. Phédor m’observait encore. Il cherchait toujours le moindre signe de ma part susceptible de lui faire penser que je jetais l’éponge.
Un homme entra, suivi d’un esclave qui portait un petit livre à la reliure en cuir. Il avait cette même croix peinte sur ses lèvres.
— Seigneur Phédor, un plaisir de vous rencontrer, salua l’homme avec bienveillance.
Il s’installa dans le deuxième fauteuil et posa ses pieds sur le dos d’un des esclaves agenouillés. Celui qui était entré avec lui se pencha pour que le livre qu’il tenait soit lisible à sa hauteur.
— À qui ai-je l’honneur ?
— Un humble veilleur de l’Œil. Seulement un humble veilleur. Je m’occuperai de vous aujourd’hui. Cela vous convient ?
— Très bien.
— Seigneur, est-ce elle, l’esclave pour laquelle vous désirez obtenir un affranchissement ?
Malgré ma tête baissée, je le vis me désigner de son calame.
— Exact.
— Charmante.
Je m’étais inclinée plus que nécessaire. L’air glacé de cette pièce me provoquait une chair de poule sur tout le corps.
— Tout est en ordre, seigneur. Voyons ce que vous nous avez envoyé…
L’esclave près de l’homme coinça son livre sous le bras et dégagea un rouleau qu’il ouvrit devant son maître.
— Oui, très bien. (Le veilleur acquiesçait.) Ah, je me souviens, il me reste une petite question. Me permettez-vous de vous la poser, seigneur ?
— Allez-y, veilleur.
— Vous dites qu’elle vous appartient depuis quatorze ans. Pourtant, aucun seigneur ne l’a vue à vos côtés durant cette période. Et aucun esclave vendu sous ce nom ne figure dans les archives. Pouvez-vous éclairer l’Œil ?
